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Panégyrique de sainte Jeanne d’Arc

Le samedi 30 mai 2026, en la fête de Jeanne d’Arc, Mgr Éric de Moulins-Beaufort a prononcé un magnifique panégyrique. Un tel discours à la louange de la Sainte n’avait pas été prononcé, à la cathédrale de Beauvais, depuis 1930 !

La vocation de Jeanne d’Arc

Prononcer le panégyrique de sainte Jeanne d’Arc dans cette cathédrale revient à inscrire ses pas dans ceux de rhéteurs connus et admirés, les évêques de Beauvais ayant eu à cœur, à partir d’une certaine époque, de faire amende honorable au nom de leur trop illustre prédécesseur, Jean Cauchon. L’archevêque de Reims se met humblement du côté des évêques en chemin de repentance, puisque Beauvais relève et relevait déjà à l’époque de notre sainte et héroïne de la province ecclésiastique de Reims et d’autre part, parce que Cauchon était rémois, en tout cas issu d’une famille de la bonne bourgeoisie rémoise. Il avait fait le choix du roi anglais comme la ville de Reims et les autres villes de Champagne s’y étaient résignées, voulant vivre dans la paix et désespérant de voir le prétendant français l’emporter de manière décisive. Mais toutes ces villes en juillet 1429 avaient su s’ouvrir au cortège royal conduit par cette Jeanne d’Arc qui fascinait le peuple et accueillir celui qui était manifesté si clairement comme le roi légitime de France, notamment par sa clémence.

Pourquoi l’évêque Cauchon s’entêta-t-il, non pas seul, mais avec bien d’autres ecclésiastiques, notamment de l’université de Paris, lorsque le succès sembla suffire pour ouvrir les yeux de tous et retourner les cœurs ? Ce secret-là, qui saura le percer, sinon Celui qui juge les cœurs et non les apparences et aux yeux de qui nul ne peut se dissimuler, même si Lui ne veut nous regarder qu’autant que nous le voulons bien. ?

Jeanne d’Arc a l’immense mérite, bien utile pour qui doit parler d’elle, de la simplicité. Elle a aussi celui de la documentation. Les historiens qui se sont occupés d’elle ou qui s’en occupent le soulignent volontiers : nous en savons sur elle plus que sur quasiment toutes les personnes de premier plan du moyen-âge. L’abondance de la documentation nous vient des procès, celui de condamnation et celui de réhabilitation, quarante ans plus tard, et par conséquent des nombreux témoins entendus et de la voix de Jeanne d’Arc elle-même qui se fait si bien entendre face à ses juges, d’une parole bien frappée, dans son français sans doute provincial et mâtiné de lorrain, mais plein de charme et de force et de clarté. Vraiment, sa bouche parle de ce dont son cœur est plein, selon la recommandation de Jésus lui-même.

Il m’a été suggéré de louer sainte Jeanne d’Arc pour sa vocation. Car c’est cela la définition d’un panégyrique : l’éloge de quelqu’un pour tel aspect ou tels aspects de sa vie. J’ai commencé, je vous l’avoue, par m’étonner d’être ainsi sollicité. Certes, les vocations sont le thème principal de l’année pastorale de votre diocèse. Elles sont aussi le souci de tous et chacun de nos diocèses. Mais la vocation est avant tout un don et, croyons-nous, nous chrétiens, un don de Dieu, un appel de Dieu plus précisément, qui se trouve sans proportion avec les qualités et les compétences de celle ou de celui qui est appelé. Il conviendrait donc de louer Dieu bien plutôt que Jeanne. Pourtant, celle-ci peut être louée pour s’être toujours tenue à ses voix, et même dans l’horreur de son cachot et de sa condamnation, d’avoir toujours mis en elles sa confiance.

Elle répond, très tôt, au début de ses interrogatoires, lors du second, le 22 février 1431, qu’elles lui ont été données pour guider sa vie :

Quand j’eus l’âge de treize ans, j’eus une voix de Dieu pour m’aider à me gouverner.

Comprenons bien le sens de cette formule : les voix ne prennent pas la direction de la vie de Jeanne d’Arc ; elles l’aident à la conduire elle-même, avec toute son intelligence et sa volonté, et sa mémoire, avec toute sa liberté. Mgr Migliore, nonce apostolique en France, dans son homélie en la cathédrale de Reims pour la fête de Jeanne d’Arc, exprimait ainsi le sens de la vocation : « Jeanne avait une très forte conscience de sa dépendance existentielle envers Dieu. Elle savait parfaitement que la voix de Dieu était à l’origine de sa vie, de son autoréalisation, parce qu’elle la mettait en mouvement selon la volonté de Dieu et nourrissait en elle la croissance humaine, spirituelle. »

On peut entendre le mot « vocation » en un sens large. Bien des métiers ont des aspects de vocation, bien des manières de les exercer surtout : une vie se trouve polarisée par telle activité, qui mobilise toutes les énergies et unifie la personnalité de celui qui répond ainsi à « sa » vocation. Nous, chrétiens, comprenons « vocation » comme indiquant un appel de Dieu auquel il s’agit de répondre. Pas seulement un élan intérieur mais aussi l’appel de Quelqu’un qui nous invite à nous mettre à sa disposition, à jouer un rôle, même modeste, dans son œuvre, sous le mode du « serviteur inutile ». L’originalité de Jeanne d’Arc a été que la voix de Dieu a pris pour elle forme dans « ses voix », ainsi qu’elle les nomme, les voix de saint Michel, sainte Marguerite et sainte Catherine. Louons donc sainte Jeanne d’Arc pour ses voix. Elle les a reçues comme un don, elle a su leur obéir avec tout l’engagement de sa liberté. Jamais elle ne s’est excusée d’elles pour justifier telle ou telle action ou manière d’être qu’on lui reprochait. Elle a toujours assumé d’avoir agi en première personne. Louange à toi, Jeanne, d’avoir prêté attention à ces voix venues d’en haut ; louange à toi, sainte Jeanne, de leur avoir fait confiance, même dans l’adversité la plus terrible ; louange à toi d’avoir accepté de risquer toute ta vie pour obéir à ces voix, d’avoir mis ta vie toute simple au service d’une œuvre plus grande que toi.

Ce panégyrique, je voudrais le prononcer en théologien et en pasteur. Je ne le fais pas en historien. Je m’aide de conférences données à Reims par le Professeur Patrick Demouy, lors de différentes fêtes de sainte Jeanne d’Arc, d’une conférence donnée par le Professeur Jean-Louis Boulanger, sur le processus qui a conduit à la canonisation de Jeanne d’Arc, ce qui lui permit de faire aussi l’histoire de la manière dont Jeanne d’Arc est devenue une héroïne nationale. J’ai profité aussi d’une conférence de rentrée donnée à l’Institut Catholique de Paris par Mme la Professeure Touraille, sur Jeanne d’Arc et la guerre, riche en faits et en remarques stimulantes. Je suis inspiré aussi par deux petits livres de Michel Bernard, l’auteur bien connu qui fut un temps sous-préfet de Reims. Il a consacré à Jeanne d’Arc deux ouvrages : Le Bon Cœur, sur sa vie, brève et fulgurante, et Le Bon Sens, sur le procès de réhabilitation. Il le fait de sa plume subtile, discrète, extraordinairement informée, il fait revivre notre sainte et nous rend contemporains de ce qui habitait son âme. Je tiens ces deux livres pour des chefs-d’œuvre. Je me suis aidé encore de l’excellent : Jeanne d’Arc. Le procès de Rouen, de Jacques Trémolet de Villers qui commente les minutes du procès de condamnation. Enfin, pour parler en pasteur et en théologien, j’ai trouvé encouragement dans la remarquable catéchèse consacrée par le Benoît XVI à sainte Jeanne d’Arc, le 26 janvier 2011, dans une série de catéchèses dédiée aux saintes et aux saints. Jeanne d’Arc est une sainte française, mais elle est sainte pour toute l’Église, elle peut inspirer tous les humains.

Une vocation pour tous les temps : le Nouveau Testament dans l’Ancien

Pour commencer, toutefois, il me faut exposer un étonnement. Il ne peut que surgir lorsque l’on s’intéresse à Jeanne d’Arc. Sa vocation peut paraître anachronique. Que fait cette figure de l’Ancien Testament en plein régime du Nouveau ? Car le Nouveau Testament ouvre, pour l’humanité, un temps nouveau. Le Christ Jésus fait émerger de l’histoire des humains non pas des peuples distingués en structures politiques et culturelles, mais un peuple dont le principe d’unité n’est ni l’appartenance ethnique ou culturelle ni la force ni la recherche commune d’intérêts matériels, mais l’Esprit-Saint donné à chacune et chacun, par-delà toutes les différences visibles. Les Actes des Apôtres mettent sous nos yeux ce peuple en construction à partir de la Pentecôte. L’Église qui apparaît alors prétend bien ne pas faire nombre avec les structures politiques quelles qu’elles soient. Elle revendique depuis son commencement sa liberté de rassembler les humains et de les unir sans avoir à tenir compte des frontières des empires ou des particularités culturelles. Tout cela est bien connu qui a été la cause fondamentale des persécutions dans l’empire romain comme elle l’est encore aujourd’hui pour les chrétiens en Chine.

Que vient faire alors cette jeune femme qui se présente comme envoyée par Dieu pour rétablir le légitime roi de France ? Jésus n’avait-il pas renvoyé sèchement un homme venu lui demander de régler une question d’héritage qui l’opposait à son frère : « ô homme, qui m’a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages ? » (Lc 12, 14) ? Pourquoi donner une telle aura divine à une dispute de famille entre deux princes ? On pourrait même s’inquiéter davantage. Pourquoi certains anges ou saints prendraient-ils de tel prétendant plutôt que tel autre ? Ne reviendrait-on à l’Illiade où les dieux de l’Olympe se partagent entre ceux et celles qui soutiennent les Grecs et ceux et celles qui veulent le succès de Troie. Pourquoi, plus précisément, le Dieu qui veut réunir tous les humains dans une même communion nouée par l’amour, le Dieu de Jésus-Christ, mort sans en appeler à aucune légion d’anges, qui invite à tendre la joue gauche à qui a été frappé sur la droite, susciterait-il, non pas un arbitre, mais un chef de guerre d’un genre inédit pour mener telle armée plutôt que telle autre à la victoire ?

Il est vrai, Mme Touraille le montre dans sa conférence à l’Institut catholique de Paris, que, dans la mentalité du moyen-âge, la guerre sert de jugement de Dieu. Celui qui l’emporte est sans aucun doute celui qui a la faveur de Dieu. Le combat, plus que le droit toujours susceptible d’interprétations et de manipulations, est donc finalement l’instrument ultime qui permet de régler les conflits, chacun des protagonistes mettant en jeu sa vie et sa survie en quelque sorte. Avec le recul du temps, nous pouvons nous interroger sur cette conception. Est-ce vraiment ainsi que le Dieu de l’Évangile veut conduire l’histoire des nations ? Après tout, dans le cadre mental du moyen-âge, l’appel au pape en tant qu’arbitre suprême n’aurait-il pas été plus juste, épargnant la vie de nombreux soldats et les exactions contre les civils plus ou moins fatalement attachées à la guerre en ces temps brutaux ? Le pape Benoît XVI, dans sa catéchèse, répond à cette objection. Il fait remarquer que, « quand Jeanne naît en 1412, il y un Pape et deux Antipapes » et il commente : « Avec ce déchirement à l’intérieur de l’Église, des guerres fratricides divisaient les peuples chrétiens d’Europe, la plus dramatique d’entre elles ayant été l’interminable ‘’Guerre de Cent ans’’ entre la France et l’Angleterre. » Nous obtenons peut-être là un premier élément de réponse : la papauté qui aurait bien aimé être reconnue comme l’interprète du droit à l’échelle de la chrétienté, qui se serait bien vu « assurer les partages » n’a pas été capable de préserver son unité et son unicité. Il fallait bien que Dieu trouvât un autre biais pour faire avancer l’histoire.

Bien sûr, le connaisseur de la Bible peut trouver à Jeanne d’Arc quelques figures annonciatrices dans ce que l’on appelait « l’histoire sainte ». Les « femmes fortes » se rencontrent dans les saintes Écritures, surtout en des moments où les hommes sont défaillants. La reine Esther et Judith dans les livres qui portent leur nom ont affronté l’ennemi et obtenu le salut du peuple d’Israël ; surtout, Déborah, dans le livre des Juges, pourrait donner de la légitimité biblique à Jeanne d’Arc. Elle encourage un Israélite, Baraq, à prendre la tête du peuple pour affronter l’armée du roi de Canaan qui opprime les Hébreux ; celui-ci, qui se méfie d’être entraîné dans une aventure sans lendemain sinon sa propre mort, lui rétorque : « Si tu viens avec moi, j’irai, mais si tu ne viens pas avec moi, je n’irai pas ». Débora, vous le savez, consent à accompagner le peuple en révolte et la victoire est donnée à Israël qui, nous dit le livre des Juges, connaît ensuite quarante ans de paix (Jg 5, 31).

Il est facile de voir ce que sainte Jeanne d’Arc possède de chacune de ces « femmes fortes ». Elle vient vers un roi découragé et vers ses « grands » hésitants et souvent préoccupés de leurs propres intérêts ; elle s’impose dans le conseil de guerre dont on voulait la tenir à l’écart – « on », ce fut aussi l’archevêque de Reims de l’époque, Renaud de Chartres- et elle mène l’armée à la bataille, ce que Charles, son Dauphin, ne fait pas. Pourtant, les récits que l’on connaît font sentir une autre saveur. Dans le livre d’Esther, tous les juifs soulagés se réjouissent de voir pendre Amann qui avait cherché à obtenir leur destruction et cela donne aujourd’hui encore la fête de Pourim ; Judith coupe la tête d’Holopherne, et le contraste violent entre la femme et le geste atroce de la décapitation a fasciné les peintres ; Débora chante la mort du chef cananéen dont une femme transperce le crâne avec un piquet de tente pendant son sommeil. Il n’y a rien de tel chez Jeanne d’Arc. Elle a participé à des batailles, elle a vu ce dont il s’agit. Elle connaissait les horreurs de la guerre, son village de Domrémy (Saint-Remi, Dominus Remigius) en ayant souffert, qui avait été presque entièrement détruit en 1428. Elle impressionne les chefs de guerre et les soldats par sa conduite, par sa manière d’être. Elle lutte contre les jurons, elle chasse les prostituées et tout le système de proxénétisme qui suivait les armées. Elle invite à soigner les blessés même ennemis… Elle tente de moraliser les gens de guerre, d’inscrire des règles, de limiter les exactions commises. Elle-même, on le sait, s’en tient à son étendard et à son bâton, qu’elle appelle en paysanne son « martin ». Elle a une épée, une vieille épée rouillée qu’elle a prise dans le sanctuaire de Sainte-Catherine de Fierbois sur laquelle ses juges l’interrogeront longuement. Mais elle ne vise qu’une chose qui est le règne de Jésus.

C’est son nom et celui de Marie qui sont inscrits sur son étendard. Le pape Benoît XVI relève, dans sa catéchèse, que l’attachement au nom de Jésus vient de la prédication de saint Bernardin de Sienne, disciple de saint François d’Assise. Sans doute, Jeanne y a-t-elle été initiée par le curé de Domrémy, « maître Jean Minet », ainsi qu’elle le mentionne lors de son procès. Jusque sur le bûcher, elle dira le nom de Jésus comme le Nom qui sauve, « celui devant qui tout genou fléchit, au ciel, sur terre et dans les enfers », ainsi que le chante saint Paul dans ce que nous appelons « l’hymne aux Philippiens ». L’important est ici.

Car c’est cela qui fait l’originalité sans égale de sainte Jeanne d’Arc, ce qui fait que la voir comme une héroïne et même comme une héroïne malheureuse ne suffit pas, ne suffira jamais, à la comprendre. Jeanne d’Arc est qui elle est par son procès et par sa mort. L’un et l’autre ne sont pas seulement la fin désespérante d’une aventure qui était belle et promettait d’être magnifique. Jeanne d’Arc a le grand privilège parmi les saints d’avoir été plus que la plupart d’entre eux configurée au Christ Jésus, son Seigneur, par le procès inique qu’elle subit et la mort infâmante qui lui fut infligée : « Devenu semblable aux hommes, dit saint Paul de son Seigneur, il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort et la mort de la croix ». Benoît XVI, dans sa catéchèse, résume ainsi la vie publique de Jeanne : « une année d’action, une année de passion. » On serait tenté de dire : « une année de gloire, une année de passion », mais la gloire en régime chrétien est celle du Ressuscité, du Crucifié vainqueur en la mort même qui semblait signer son échec.

Disons-le clairement : si Jeanne d’Arc nous inspire aujourd’hui encore, si sa mémoire suscite de l’admiration et de l’élan, c’est par sa passion qui vient sceller la vérité de tout ce qui précède, de l’aventure militaire et politique qu’elle a conduite, guidée par ses voix, comme une flèche que rien n’arrête. L’Église l’a mis en valeur en la canonisant : elle n’est pas sainte parce qu’elle a atteint les objectifs militaires et politiques qui lui avaient été fixés mais parce qu’elle a été jusqu’au bout, jusque dans la déréliction déroutante de Rouen, dans la configuration au Christ Jésus, mort pour nos péchés, ressuscité pour notre vie :

Jésus, Jésus, Jésus, Jésus, Jésus, Jésus !

six fois au moins le nom de Jésus sur le bûcher. La vocation de Jeanne d’Arc, l’appel qu’elle a reçu, ne s’arrête pas à conduire au sacre le fils légitime de France ; elle va jusqu’au bout d’elle-même, elle se laisse conduire jusqu’au bûcher, sans sublimer jamais celui-ci, sans cacher l’horreur qu’il lui inspire : « J’aimerais mieux vingt fois être décapitée », dans la simplicité de sa foi donnée jusqu’au bout, sans réserve, en consentant à ne pas en avoir de retour saisissable.

Il y a une manière humaine de comprendre cela. Que ce serait-il passé si Jeanne d’Arc avait réussi aux yeux du monde ? Si elle avait pris Paris, si elle n’avait pas été faite prisonnière, si le roi l’avait récompensée comme elle le méritait ? Certes, il avait anobli ses frères, et Jeanne ne sous-estimait pas cela, mais ses réponses au procès montre le cas très relatif qu’elle en fit. Le roi lui aurait-elle donné une place en son conseil ? Mais la voyons-nous s’user, comme bien des militaires glorieux une fois la guerre terminée ou tel ouvrier qui a galvanisé des foules et renversé une dictature, réduite à se battre pour préserver sa place, maintenir ses honneurs, mettons les choses au mieux veiller à ce que soit maintenue sa « ligne politique » ? L’imaginons-nous, « retirée sur ses terres », regardant avec ironie ou nostalgie ou ressentiment, le cours des choses dites « ordinaires » ? L’ignominie de sa capture, de sa livraison comme otage, de son emprisonnement, de la procédure de son jugement et l’horreur de sa mort pour finir, l’ont préservée de l’humiliation d’avoir été et de n’être plus. Ils l’ont établie pour toujours à un autre niveau, sur un autre plan, celui sur lequel seul elle a voulu vivre une fois que ses voix l’y avaient placée, ce qu’elle avait accepté, consenti, une fois pour toutes, à l’orée de sa jeunesse, lorsqu’elle répondit aux voix en vouant la virginité perpétuelle, d’un élan libre et total auquel elle n’a jamais renoncé. Oui, il y a de l’Ancien Testament en Jeanne d’Arc mais c’est que l’Ancien est plein du Nouveau, est gros du Nouveau. Novus in Vetere latet : le nouveau est caché dans l’Ancien, disaient les Pères, à propos des Écritures et cela vaut de l’incarnation de la Parole de Dieu que nous écrivons tous par nos vies. La vocation fait cela : placer nos vies sur le haut niveau où elles seront fécondes, pas seulement efficaces, pas seulement dignes d’admiration, pas seulement ni forcément d’ailleurs héroïques, mais fécondes.

Une question s’impose à nous, alors, une double question. Puisque telle est la vocation de sainte Jeanne d’Arc, que nous dit-elle de ce que l’on aimerait appeler la « vocation de la France » ? Et que nous dit-elle de l’Église et de ce qu’elle a à être et à devenir ?

Vocation de sainte Jeanne d’Arc et vocation de la France

Là encore, le pape Benoît XVI est un bon guide : « L’un des aspects les plus originaux de la sainteté de cette jeune fille est précisément ce lien entre l’expérience mystique et la mission politique. » Indéniablement, sa vocation vise la France et consiste à libérer celle-ci d’une domination anglaise vécue comme injuste ou indue. Voilà qui a l’air de fleurer son Ancien Testament, comme si la France était une nation élue à l’instar du peuple élu de l’Alliance de Dieu. La tentation est grande de tirer de la mission de sainte Jeanne d’Arc une telle conclusion et de chercher pour la France une vocation et une mission garanties par Dieu qui permettrait de revendiquer pour celle-ci une singularité parmi les nations.

On sait que Jeanne, née à Domrémy, appartenait à un territoire relevant du royaume de France bien qu’enclavé dans une Lorraine, territoire d’Empire. On sait que ce territoire a subi quelques-uns des affres de la guerre qui sera appelée guerre de Cent ans, c’est-à-dire de la guerre déclenchée en 1328 par la succession du dernier des trois fils de Philippe le Bel, guerre de succession compliquée d’une guerre civile entre Bourguignons et Armagnacs. On sait que Jeanne prête attention très tôt à la « grande pitié du royaume de France ». Les voix l’ouvrent intérieurement à de larges horizons. Cette fille des marches de Lorraine, aux marges du royaume de France, ne se contente pas d’être une paysanne dont le regard ne s’élèverait pas au-delà des haies de son terroir. Sa vision est ample et large et elle vibre à ce qui se vit et de ce qui se décide très au-delà des frontières de son pays natal, elle s’en sent partie prenante. L’histoire du monde, et pour elle, c’est d’abord l’histoire du royaume dont relève son village, est son histoire.

Mais elle n’a pas de haine contre les Anglais. Pas de mépris non plus. Elle s’en défend largement dans son procès. Elle les veut chez eux, laissant les Français vivre en paix sur leur territoire. Cette conviction de Jeanne d’Arc explique le regain d’intérêt pour elle au XIXème siècle. Comme Jean-François Boulanger a pu l’expliquer dans sa conférence sur le processus qui mena à la canonisation, la mémoire de Jeanne d’Arc s’était limitée assez vite à quelques lieux, surtout Orléans et Domrémy et Rouen. La monarchie capétienne ne s’y référait guère. Après tout, Charles VII l’avait plus ou moins laissée tomber et le pragmatisme et le réalisme avec lesquels il gouverna – et ses successeurs après lui, quoi qu’il en soit de leurs différences- manquait à l’esprit que Jeanne avait cherché à insuffler. Était-ce vraiment le règne du Christ qui était visé ? Et qu’aurait voulu dire, comment pourrait se traduire concrètement une telle visée face aux multiples nécessités et concrètes de la vie de l’État et des populations ? « L’affirmation de l’idée de Nation et la propagation du patriotisme » sont des causes, selon le Professeur Boulanger, avec le romantisme et le renouveau catholique du XIXèmesiècle, du regain d’intérêt pour Jeanne. Michelet et quelques autres voient en elle une fille du peuple qui a le sens de la nation française :

Pour la première fois, elle (la France) est aimée comme une personne. Et elle devient telle du jour où elle est aimée. C’était jusque-là une réunion de provinces, un vaste chaos de fiefs, grand pays d’idée vague. Mais dès ce jour, par la force du cœur, elle est une patrie.

Sans reprendre forcément totalement cette mythologie de Michelet, je crois pour ma part qu’il y a là quelque chose de vrai. L’idée que Jeanne exprime devant ses juges : les Anglais chez eux, les Français chez eux, peut nous paraître évidente. Elle n’était pas forcément celle des « grands ». Elle traduit en effet la conviction plus ou moins consciente qu’avec le temps, par la force de l’histoire, ce que l’on appellera une nation s’est constituée, une destinée commune et partagée, un sentiment plus ou moins clair qui fait que l’on se sent concerné ici par ce qui se passe là-bas. Les pays, -je prends « pays » ici au sens des terroirs- ne sont pas comme des meubles que les familles se partagent, qui passeraient au gré des mariages de la suzeraineté de l’un à celle de l’autre, du normand à l’anglais, du français à l’anglais, de l’empire à la France. Peu à peu, au fil des siècles, un sentiment d’appartenance mutuelle s’est constitué qui s’exprime dans le peuple. Mme Touraille rappelait à l’ouverture de l’année académique de l’Institut catholique de Paris qu’une révolte avait éclaté en Normandie, pourtant duché initial des rois anglais, réclamant d’être Français et refusant d’être soumis à des Anglais.

En exigeant que les Anglais restent chez eux, Jeanne, donc, ne réclame aucun privilège pour la France. Elle veut pour elle ce qu’elle veut pour tout peuple, les Anglais compris. En insistant pour que le Dauphin soit sacré à Reims, oint avec la sainte ampoule, elle ne prétend pas qu’il soit un roi supérieur aux autres ; elle ne lui promet pas de conquête territoriale ; elle ne l’engage pas à des projets d’agrandissement de son royaume. Elle veut avant tout, et c’est peut-être une incompréhension entre eux, qu’il soit un roi selon Dieu, au service du règne du Christ, mais cela, elle le veut aussi pour le souverain anglais comme pour tout prince chrétien. Tel est le point important : Jeanne ne plaide pas pour la gloire d’une famille prédestinée, mais pour la consistance d’un peuple qui est noué par une histoire commune et une visée commune. Le roi est au service de ce peuple, ce dont le sacre le rend capable, puisqu’il lui faut sortir de ses concupiscences toujours possibles. Alors qu’elle insistait pour que Charles, qu’elle appelait le Dauphin reçoive l’onction, ceux et celles qui entouraient celui-ci le désignaient déjà comme le roi selon le principe des légistes pour qui « le mort saisit le vif ». Jeanne, elle, gardait vive ou portait en elle de manière exacerbée, une vision différente : c’est la conversion qui fait le roi, pas seulement la succession.

Depuis quelque temps, déjà, dans le siècle précédent, les rois de France réclamaient d’être « empereurs dans leur royaume ». Ils résistaient à l’attraction de l’empire, à l’idée donc qu’une même foi chrétienne devrait conduire à appartenir à un seul ensemble politique. Au contraire, les rois de France entendaient, de manière plus ou moins consciente, conduire leur royaume selon leur propre sagesse, en assurant sa destinée originale parmi les nations. L’unicité de la foi se composait, dans leur vision pas forcément thématisée mais effective, avec la polyphonie politique et culturelle. Il est à craindre que cette polyphonie se gâte assez vite par la revendication irrépressible des intérêts vus comme contradictoires. C’était néanmoins une revendication chrétienne, la communauté unique que suscite la foi chrétienne devant être l’Église, nouée par le Saint-Esprit, la charité, la communion, et non par la force d’un État. L’empire, idée héritée de Constantin d’abord, de Charlemagne pour l’Occident, aurait, s’il avait été seul, inévitablement confondu le religieux et le politique, la religion chrétienne venant servir de ciment à l’entité politique. La distance entre l’Empire et la France a été cause de guerres terribles, mais elle a assuré à l’Église la liberté d’exister non comme une fonction d’un État total mais comme une communauté d’un type tout autre, celle de l’Esprit-Saint et de la foi. Il n’est sans doute pas anodin de constater que les souverains français n’ont pas cédé à la tentation de réduire l’Église à leur mesure, supportant bon gré mal gré que leurs sujets relèvent aussi de cette structure spéciale qu’est l’Église qui n’existe qu’en lien avec l’évêque de Rome et toutes les autres Églises particulières, au contraire, à partir du XVIème siècle, des Anglais ou des princes protestants, privés de cette corde de rappel romaine.

Si Jeanne donc n’est pas animée par l’idée d’une supériorité quelconque de la France, elle contribue toutefois à incarner un certain rôle de la France : non pas un droit quelconque à dominer les autres peuples ou États mais le devoir de rechercher des relations fraternelles avec tous. La configuration de sainte Jeanne d’Arc au Christ dans sa souffrance, son rejet, sa mort fait qu’elle n’incarne pas la domination française mais la fraternité venue d’en haut, donnée par la grâce du Ressuscité entre tous les humains.

D’ailleurs, remarquons encore que la France dispose d’un autre saint en qui s’unissent de manière éminente l’expérience mystique et la mission politique : le roi Louis IX, saint Louis, dont nous célébrerons à Reims au premier dimanche de l’Avent le huitième centenaire du sacre, le 28 novembre 1226. Or, la sainteté de saint Louis n’est pas seulement celle d’un prince juste, magnanime, fort et doux à la fois. Elle vient aussi de l’attraction hors du commun exercée sur lui par le Christ couronné d’épines, le roi humilié auquel il a voulu lui aussi être configuré au plus près possible. D’autres pays ont des rois reconnus comme saints, souvent celui qui a introduit le christianisme dans son pays ou consacré le passage de son pays à la foi chrétienne. Saint Louis est d’un autre type. Il outrepasse tout ce qui était attendu de lui en termes de dévotion, parfois à l’étonnement de ses proches, et il le fait dans sa contemplation au Christ et dans son service des pauvres.

Notre pays aurait sans doute bien des choses à découvrir sur sa mission ou sa vocation, sur ce qui le caractérise au milieu des nations, en prenant conscience de ce que saint Louis et sainte Jeanne d’Arc lui indiquent de lien avec le Christ, Serviteur souffrant. Je voudrais le dire plus précisément : Jeanne d’Arc est allée au bout de sa mission qui ne consiste pas seulement à donner un modèle mais à livrer sa vie pour engendrer d’autres à une vie nouvelle, pour que le roi et pas lui seulement l’armée et tout le peuple aussi, pour que, tous, nous vivions en France d’une manière nouvelle. Saint Louis, lui aussi, dans sa proximité avec Jésus souffrant et avec les pauvres, n’est pas tant un exemple qu’un père qui aide à l’engendrement d’un homme nouveau, d’un pays nouveau, dont la grandeur ne vient pas tant de ses conquêtes territoriales ou du prestige de ses industries et de ses arts, mais de l’amour des pauvres, de l’attention accordée aux plus modestes de la population. Jeanne d’Arc nous conduit à le voir plus clairement : la vocation de la France n’est pas forcément d’être « la mère des arts, des armes et des lois » si cela voulait dire autre chose que ce que signifie précisément le beau nom de « mère », si cela devait nourrir quelque orgueil que ce soit plutôt qu’appeler à une responsabilité à l’échelle mondiale ; la vocation de la France, reçue dans celle de Jeanne d’Arc, n’est sans doute pas de dominer le monde ; elle est plutôt de servir à la fraternité entre des peuples structurés selon des États qui tiennent compte des différences culturelles et qui traitent leurs populations non comme des sujets mais comme des acteurs associés à la tâche commune.

Mission de Jeanne et vocation dans l’Église

Jeanne d’Arc révèle par sa destinée singulière quelque chose de ce que l’on pourrait appeler la vocation collective de notre pays qui est une exigence à laquelle nous avons à répondre. Mais elle révèle non moins à l’Église une réalité capitale pour elle. Jeanne révèle l’Église à elle-même en faisant apparaître sa sainteté et son péché toujours possible. Le pape Benoît XVI l’avait bien vu et il n’hésitait pas à le dire. Il évoque « le long et dramatique Procès de condamnation », « présidé par deux juges ecclésiastiques, l’évêque Pierre Cauchon et l’inquisiteur Jean le Maistre, mais en réalité entièrement guidé par un groupe nombreux de théologiens français qui, ayant fait un choix politique opposé à celui de Jeanne, ont a priori un jugement négatif sur sa personne et sur sa mission. » Le pape ose conclure ainsi : « Ce procès est une page bouleversante de l’histoire de la sainteté et également une page éclairante sur le mystère de l’Église qui, selon les paroles du Concile Vatican II, est ‘’à la fois sainte et appelée à se purifier’’ (Lumen Gentium, n.8). Benoît XVI conclut par une formule redoutable pour nous autres, gens d’Église : « C’est la rencontre dramatique entre cette sainte et ses juges, qui sont des ecclésiastiques ».

Or, trois faits qui peuvent nous paraître dérisoires ont occupé les premiers jours du procès : l’habit d’homme porté par Jeanne, le refus de Jeanne de dévoiler ce qu’elle avait dit au Dauphin en secret, son refus aussi de dire le Notre Père devant les juges. Concernant les deux premiers sujets, elle maintient qu’elle obéit à ses voix. Elle ne se réfugie pas derrière celles-ci, elle ne s’en couvre pas. Elle revendique de leur obéir de toute sa liberté et de n’avoir pas à en rendre compte à ses juges. Concernant le Notre-Père, lorsque l’inquisiteur lui demande de le réciter, elle réclame qu’on lui donne un confesseur devant lequel elle le priera. Ce fait me paraît de la plus haute importance. La prière même vocale n’est pas une matière de cours que l’on vérifie par une interrogation. C’est une relation avec Dieu qui ne peut se vivre que dans une telle relation une relation vécue et aimée. Quant à ce qu’elle a dit au Dauphin, les juges tentent de la prendre au piège, en la provoquant à dévoiler même ce qu’elle a confié à celui-ci comme un secret de Dieu. En particulier, l’évêque Cauchon l’engage à prêter serment de tout dire ; chaque fois, elle réserve ce qu’elle a eu à porter au roi seul : « De mon père, de ma mère et des choses que j’ai faites depuis que j’ai pris le chemin de France, volontiers je jurerai. Mais, des révélations à moi faites de par Dieu, je ne les ai dites ni révélées à personne, fors au seul Charles, mon Roi. Et je ne les révélerais même si on devait me couper la tête. Car j’ai eu cet ordre par visions, j’entends par mon conseil secret, de ne rien révéler à personne. Et, avant huit jours, je saurai bien si je dois les révéler. » Jeanne fait la différence entre ce qui est d’elle et peut être public, ce qui est pour un autre et qui ne lui appartient pas, dont elle fut seulement le truchement, et aussi ce qui est d’elle et en elle de davantage qu’elle-même et qu’elle ne peut livrer.

Sans doute, dans le procès de sainte Jeanne d’Arc, entendons-nous avec précision ce qui relève de ce que nous appelons aujourd’hui la « conscience » que nulle puissance humaine ne peut forcer. Il est redoutable de voir cette zone de notre être menacée par des hommes d’Église dont il ne suffit pas de dire qu’ils étaient un groupe déterminé, délimité, d’hommes d’Église dévoyés ou ayant perdu le sens des limites. Il a fallu à l’Église aussi apprendre le respect des consciences et cela bien que tout d’elle tienne à la conscience de Jésus et son inviolabilité, à ce qu’il peut nous partager de son lien avec le Père et ce qui en reste impartageable, comme nous l’avons entendu dans l’évangile proclamé ce matin à la Messe (Mc 11, 27-33, samedi de la 8ème semaine du Temps ordinaire).

Le procès de Rouen se caractérise par le passage sans solution de continuité entre le pouvoir anglais et les juges ecclésiastiques. L’Église n’a pas de forces armées, elle n’a d’autre arme que la Parole de Dieu mais il est arrivé, bien tôt dans son histoire, pour des raisons en partie compréhensibles, qu’elle recourt à ce qu’elle a appelé le « bras séculier ». Or, ce « bras séculier », rapidement, a pris l’Église dans ses filets. C’est elle qui est devenue la part idéologique de ce qu’un bras armé peut faire et obtenir. Le risque a été grand pour elle de vouloir assurer l’uniformité du corps social, en voyant toute différence comme un risque de contamination et non comme une possible émulation spirituelle. L’évêque Cauchon et ses assesseurs pèchent en ce qu’ils utilisent et les moyens de l’Église et les moyens du bras séculier pour forcer la conscience de cette jeune femme, en tout cas ils s’en approchent, même s’ils renoncent à la torture après l’en avoir menacée.

Peut-être, sans doute, dans notre histoire occidentale, sainte Jeanne d’Arc est-elle la première personne par qui on peut entendre s’exprimer la voix de la conscience et par qui on peut voir la conscience défendue, préservée, gardée de tout empiètement. Lorsque Jeanne meurt, elle n’a pas le mot ultime de sa propre histoire ; elle n’a pour elle que la confiance nue en ses voix et le nom de Jésus, six fois, au moins, répété. Sa fidélité aux voix, même dans ce qui pourrait être des détails, n’a pas été de l’obstination. Son procès le fait entendre. Elle relève de la confiance donnée et due. Jeanne se laisse aider dans sa conduite personnelle et elle est amenée ainsi à faire apparaître aux oreilles endurcies de ses juges mais aussi à nos oreilles à nous, aujourd’hui, comme à celles de tous ceux et toutes celles qui, depuis l’Allemand Guido Görres et le Français Quicherat ont lu les minutes de son procès de condamnation, de tous ceux ou celles qui ont vu un des films si nombreux qui lui ont été consacrés, ce qu’est la liberté intérieure de la personne humaine, sa « conscience », qu’aucune puissance terrestre ne devrait jamais chercher à contraindre ou à forcer comme on force une chambre forte. La vocation de sainte Jeanne d’Arc va jusque-là mais ce peut être aussi la vocation de Jeanne républicaine : rendre perceptible, palpable, ce qui, dans un être humain, relève de l’évaluation de tous et ce devant quoi tout autre doit s’incliner et se retirer avec respect.

Jeanne d’Arc le fait immédiatement sentir : cela n’a rien à voir avec la prétention à ériger sa particularité en norme universelle. Au contraire : la conscience ainsi comprise, celle à qui s’adressent les voix, celle que forment, qu’éduquent, les voix de Jeanne, met la personne humaine au service des autres. Cela n’a rien à voir non plus avec l’anarchie. Nulle plus que Jeanne n’est fidèle sujette du roi et n’aspire à être membre pleinement de l’Église. Ainsi lors d’une admonition publique, le 2 mai 1431 (p. 272) :

Je crois bien que l’Église militante ne peut errer ou faillir ; mais, quant à mes dits et faits, je les mets et rapporte du tout à Dieu, qui m’a fait faire ce que j’ai fait. Je me soumets à mon Dieu, mon créateur, qui me l’a fait faire. Et je m’en rapporte à lui, et à sa personne propre. 

Lorsqu’elle en appelle au Pape ou même au concile de Bâle alors en réunion, dans lequel elle pense savoir qu’il y a des gens de tous les partis, pas seulement des partisans des Anglais, c’est l’évêque Cauchon qui refuse que l’on inscrive sa soumission : « Ah ! vous écrivez bien ce qui va contre moi, et ne voulez pas écrire ce qui va pour moi. »  Comment ne pas entendre ici ce qui s’est exprimé en tant et tant de procès, dans celui de Galilée sans doute et dans celui de tant et tant de personnes qui ont su résister aux États totalitaires.

Apprendre à respecter la conscience de chacune et de chacun, ne pas y voir aussitôt un signe de rébellion destructrice du lien social mais plutôt d’un engagement qui conforte ce lien, est un chemin toujours à parcourir. L’Église catholique, dégagée désormais de tout lien direct avec la force du pouvoir politique, est moins susceptible de tomber dans ces travers dramatiques. Mais l’État, quel qu’il soit, l’État républicain lui-même, doit veiller sur lui-même pour s’obliger à ce respect. Je le dis avec douleur et avec fermeté en ces jours où l’Assemblée nationale discute, dans l’indifférence à peu près générale, d’une proposition de loi très nécessaire sur la protection des enfants de toute violence même en milieu scolaire sous le couvert de laquelle certains voudraient faire passer une suppression du respect du secret de la confession sacramentelle. La tentation est grande et elle s’exerce sur toutes les formes de pouvoir de régler par la généralité et la transparence absolues, ce qui veut dire sans limite, de la loi, ce qui pourrait et devrait relever du jugement de la conscience de chacune et de chacun. Cauchon croyait sans doute viser un grand bien qui était la paix, mais la paix comme ordre imposé par un voisin entreprenant sur un pays affaibli ; Jeanne d’Arc, elle, celle de la République comme celle de l’Église, défend, jusque dans sa chair suppliciée, l’inviolabilité de la conscience qui s’engage comme le seul fondement solide des sociétés humaines.

Louée sois-tu, ô Jeanne d’Arc, de nous montrer à tous, aujourd’hui comme hier et surtout comme demain, ce qu’est une vie humaine pleine et plus que pleine, engagée de tout son cœur, vivante et féconde, plus forte que tous les échecs apparents.
Louée sois-tu, sainte Jeanne d’Arc, de nous fortifier par ton exemple et par ta parole, par ton intercession aussi, dans l’espérance que nous pouvons construire nos sociétés sur le roc solide de l’engagement de chacune et de chacun. Le pape Léon vient de l’écrire dans une formule remarquable : « Aucune main ne suffit, à elle seule, à supporter le poids des défis pesant sur le monde ; et aucune n’est si faible qu’elle ne puisse apporter sa contribution » (Magnifica Humanitas, 13).
Louée sois-tu, sainte Jeanne d’Arc, d’être pour notre pays un appel constant à servir ce qui est universel et à chercher sa fierté dans ce qui peut être partagé avec tous.
Louée sois-tu, sainte Jeanne d’Arc, de nous appeler toujours à être fidèles aux rêves mais surtout aux choix de notre jeunesse, de ce moment où nous avons senti notre être s’éveiller et où le meilleur de notre désir s’est levé à notre horizon intérieur.