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L’Espérance chrétienne, de la foi silencieuse de l’Iran à l’élan missionnaire de la Tanzanie 

L’Espérance chrétienne, 

de la foi silencieuse de l’Iran à l’élan missionnaire de la Tanzanie 

Témoignage du Père Martin PINET

 

Le Catéchisme de l’Église catholique définit l’espérance comme « la vertu théologale par laquelle nous désirons comme notre bonheur le Royaume des cieux et la vie éternelle, en mettant notre confiance dans les promesses du Christ et en nous appuyant sur la grâce du Saint-Esprit » (CEC 1817). J’ai eu la grâce de pouvoir expérimenter le déploiement de cette espérance dans deux cadres très différents, à l’occasion de mes quelques années au service de la diplomatie du Saint-Siège : l’Iran et la Tanzanie. On ne pourrait imaginer une plus grande différence dans la vie de l’Église dans ces deux pays : d’un côté, la difficulté de vivre et de pratiquer la foi chrétienne en Iran semble laisser peu d’espoir en l’avenir, et oblige les chrétiens à cultiver une espérance hautement spirituelle ; de l’autre, le dynamisme exceptionnel de l’Église catholique en Afrique subsaharienne, et plus particulièrement en Tanzanie, nourrit tous les espoirs de croissance, mais porte en soi le risque de ne plus s’appuyer sur une véritable espérance chrétienne, qui n’est pas simplement confiance en l’avenir, mais qui est une vertu théologale, c’est à dire une confiance qui est un appui sur la grâce de Dieu, et seulement sur elle, et non sur nos propres forces. 

L’Iran est un pays où les chrétiens vivent dans un climat de répression subtile mais constante. Le régime, tout en permettant la pratique religieuse aux grandes religions monothéistes, interdit les conversions au christianisme pour les musulmans. Le système politique a mis en place un contrôle habile des communautés chrétiennes, principalement arméniennes et chaldéennes, mais aussi latine, condamnant ces dernières à une croissance naturelle, limitée à la natalité. Cette situation a engendré une sorte de « nécrose » des communautés, un affaiblissement lent et silencieux de leur vitalité. Si une Église ne peut pas grandir, elle est condamnée à disparaître peu à peu : c’est en ce sens que l’on dit parfois que l’Église est par nature missionnaire. Si elle n’a pas la possibilité d’annoncer l’Évangile, elle perd sa raison d’être, et meurt à petit feu. Plus largement que l’Église, c’est la société tout entière qui souffre d’un manque de confiance en l’avenir : une forme de mélancolie désabusée marque les iraniens, comme la conséquence des répressions successives qui ont été infligées aux différents mouvements de révolte au cours des dernières décennies. 

Et pourtant, l’espérance ne disparaît pas : elle prend la forme d’une foi silencieuse, presque cachée. Lorsque la répression domine, l’espérance chrétienne devient un acte de foi en l’invisible, en un Dieu qui agit dans les cœurs plutôt que dans les structures visibles de l’Église. La foi des chrétiens d’Iran et de ses pasteurs, puisqu’elle ne peut se reposer que sur la confiance dans les promesses du Christ, devient un témoignage parfois bouleversant de la véritable espérance, dans l’humilité du témoignage d’un Dieu humble et caché. Ces communautés ont intériorisé, dans le cours des siècles, le fait d’être un signe de quelque chose d’autre, d’une foi différente au milieu d’un monde majoritairement musulman. Pour autant, cette fragilité est d’autant plus grande qu’elle est confrontée au risque de toute minorité persécutée : le repli identitaire. Il s’agit de survivre ! Et lorsqu’on est minoritaire, on ne peut se permettre de se mélanger, au risque de disparaître. La foi peut parfois devenir essentiellement ethnique : une appartenance à un groupe culturel, plus que le choix existentiel du Christ.  

Autant l’Église en Iran semble avoir peu d’espoir en l’avenir, et vit donc nécessairement de l’espérance en Dieu, autant, pour l’Église en Tanzanie, tous les espoirs sont permis, mais avec le risque de perdre de vue l’espérance, c’est à dire de s’appuyer uniquement sur le Christ. Dans ce pays, l’Église vit une croissance impressionnante. L’essor démographique de la population, dont un tiers est catholique, en est la raison principale. Le pays voit la création de nouveaux diocèses chaque année et l’afflux d’un nombre croissant de vocations. Les églises sont pleines, les séminaires accueillent de plus en plus de candidats. Mais elle peut facilement avoir la tentation de se reposer sur ses propres forces, et négliger l’espérance, c’est à dire ne plus s’appuyer sur les promesses du Christ. Voilà le défi : l’Église peut vivre son expansion uniquement sur le plan institutionnel, sans se préoccuper de la croissance spirituelle de ses membres. La croissance suppose de construire des églises parfois immenses, des écoles et des hôpitaux, de recruter des séminaristes, ou encore de prendre la parole dans le champ politique. Voilà autant d’occasion de proclamer et de diffuser le message de l’Évangile, en gardant au cœur qu’il s’agit de servir le projet de Dieu qui se déploie dans les cœurs, et non un simple projet de développement. La tentation peut être grande pour les chrétiens, et surtout pour leurs pasteurs, de dépenser leur énergie dans la recherche de fonds et les investissements, dans le projet louable d’assurer l’avenir de l’Église, mais en perdant parfois de vue l’horizon spirituel. Heureusement, l’immense majorité des chrétiens tanzaniens et de leurs pasteurs vivent cette période de croissance dans la confiance en l’Esprit saint, et il est très réjouissant de voir des assemblées si priantes et joyeuses, et tout le bien que l’Église développe dans ses œuvres sociales au bénéfice de la société tout entière. 

Que ce soit en Iran ou en Tanzanie, l’enjeu est le même : vivre l’espérance de manière théologale. En Iran, l’Église est appelée à vivre dans l’humilité et la discrétion, en cultivant une espérance qui ne dépend pas de la croissance du nombre de fidèles, mais qui est d’abord une aventure intérieure et se nourrit de la confiance en Dieu, malgré l’absence d’un avenir humainement prometteur. En Tanzanie, l’enjeu est de maintenir cette même dimension spirituelle face à la tentation de se concentrer sur les aspects matériels et institutionnels. 

Ce questionnement sur l’espérance chrétienne trouve un écho en France, où le christianisme devient minoritaire. À l’image de l’Église iranienne, il existe un risque de repli identitaire, où la foi devient une affaire de survie communautaire, plutôt qu’une mission d’espérance universelle. Les communautés chrétiennes doivent se garder de succomber à cette tentation d’une appartenance religieuse qui serait plus un refuge dans une identité rassurante que le déploiement d’une relation personnelle au Christ. Pour autant, notre Église peut aussi s’inspirer de la vitalité tanzanienne, où la pratique de la foi est décomplexée : l’espérance religieuse est proclamée fièrement, elle fait partie intégrante de la vie sociale et elle est assumée sans peur, notamment des autres traditions religieuses. Quoi qu’il arrive, l’Esprit saint veille, et aide chaque Église à s’adapter au contexte dans lequel elle se déploie, pour toujours mettre au cœur l’annonce du salut en Jésus-Christ, qui est sa raison d’être.