Il était une fois Nostra Aetate
Le 28 octobre 1965, alors que le Concile Vatican II est en train de s’achever après 3 années de travail, paraît la DECLARATION SUR LES RELATIONS DE L’ÉGLISE AVEC LES RELIGIONS NON CHRÉTIENNES , une Déclaration qui a fait basculer la théologie et la pensée chrétiennes, qui a constitué une véritable « révolution copernicienne » dans l’histoire de l’Église Catholique.
Cette déclaration s’attache en effet à clarifier le rapport qu’entretient l’Église avec les religions asiatiques, avec l’islam et avec le judaïsme.
En sommes-nous bien conscients, nous catholiques de 2025 ? Qu’a-t-elle modifié ?
Quels chemins a-t-elle ouverts ? 60 ans plus tard, quel bilan pouvons-nous dresser ?
Penchons-nous sur son § 4 qui concerne le judaïsme.
A l’origine…
Il y a cette très longue histoire de rapports tumultueux, haineux envers le peuple juif…
Il y a l’affaire Dreyfus qui interpelle des penseurs chrétiens : pourquoi haïr les juifs alors que nous prêchons l’amour des frères ? L’amour et la fraternité ne seraient- ils pas possibles avec les juifs ?
Il y a la conférence de Seelisberg en 1947 qui réunit protestants, juifs, catholiques, orthodoxes autour, notamment, d’une réflexion sur l’enseignement chrétien à l’égard des juifs et du judaïsme.
Il y a le choc de la Shoah, initiée et exécutée en terres chrétiennes.
Il y a Jules Isaac, cet historien français, infatigable dans sa recherche de vérité, de justice, qui va rencontrer le pape Jean XXIII en 1960 et lui exposer ce qu’il appelle « l’enseignement du mépris » de l’Église envers les juifs et ses propositions pour « un enseignement de l’estime ».
Vatican II...
Cette rencontre avec Jules Isaac est décisive dans le processus qui conduira à la promulgation de Nostra Aetate et notamment son §4. Le pape, confie en effet au Cardinal Bea le soin de rédiger un décret sur les juifs, sur la relation à construire avec eux, pas sur le judaïsme en tant que simple concept intellectuel.
Le texte finalisé reflète peu l’histoire mouvementée de sa rédaction car il fut maintes fois modifié,pour des raisons d’ordre théologique et pour des raisons d’ordre historico-religieux (les évêques du Proche et Moyen- Orient, voyant se profiler la reconnaissance du jeune État d’Israël, redoutaient la réaction des musulmans qui pourrait mettre en danger leurs communautés chrétiennes.)
Sa forme finale –notamment le paragraphe 4 consacré au Judaïsme- n’a pu voir le jour que grâce à la ténacité du Cardinal Bea et à la détermination des papes Jean XXIII et Paul VI.
Qu’y a-t-il de nouveau dans ce § 4 ?
- Un rappel du « lien qui relie spirituellement le peuple du Nouveau Testament à la lignée d’Abraham »
- Un OUI catégorique aux racines juives du christianisme, rappelées avec l’image développée par Paul en Rm11 : l’Église est le rameau greffé sur l’olivier franc qu’est Israël et elle se nourrit de cette racine.
- Un oui à l’héritage commun des juifs et des chrétiens : l’Église n’oublie pas non plus qu’elle « a reçu la révélation de l’Ancien Testament par ce peuple avec lequel Dieu, dans sa miséricorde indicible, a daigné conclure l’antique Alliance » .
- Il en découle que l’Église, en tant que « nouveau peuple de Dieu », ne doit pas être comprise comme l’abolition ou la substitution d’Israël : Dieu ne saurait revenir sur son amour et sur son choix car « les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables »
- Un NON à l’opinion répandue que « tous les juifs vivant alors, et les juifs de notre temps » sont responsables de la mort du Christ et seraient réprouvés par Dieu.
- Un NON aussi catégorique, enfin à toute manifestation d’antisémitisme et d’antijudaïsme.
Qu’a-t-elle ouvert ?
- Une réflexion profonde de l’Église sur ses liens avec le judaïsme et la publication de nombreux textes officiels expliquant en quoi le judaïsme est vital pour le christianisme .
- Un chemin d’amitié et de fraternité entre juifs et chrétiens avec le rôle des Amitiés Judéo- Chrétiennes (AJC) ; la création des services diocésains pour les relations avec le judaïsme (SDRJ)…
- Un chemin de réconciliation : en France avec la Déclaration de repentance des évêques de France à Drancy en 1997 puis à Rome avec la Déclaration : « Nous nous souvenons , une réflexion sur la Shoah » en 1998.
- Un changement de regard sur « nos frères préférés […] nos frères aînés dans la foi » comme l’affirma le pape Jean-Paul II à la synagogue de Rome en 1986
- Un chantier théologique sur la place des 2 religions dans l’accomplissement du dessein de Dieu.
Et maintenant ?
Nostra Aetate est toujours le texte clef pour l’évolution des relations entre chrétiens et juifs.
Du chemin a été parcouru par tous ceux, juifs et chrétiens, de bonne volonté ; il reste pourtant encore beaucoup à faire, particulièrement en ces temps difficiles qui voient l’antisémitisme surgir de toutes parts. Changer son regard, lutter contre les clichés d’antijudaïsme parfois bien ancrés dans les mentalités, est toujours difficile, mais l’Église accompagne tous les chrétiens sur ce chemin à la fois exigeant et libérateur et les encourage, convaincue que :
« Quiconque rencontre Jésus Christ, rencontre le judaïsme » (Jean-Paul II à Mayence 1980.)
Veronique Weil : déléguée pour les relations avec le judaïsme.
Pour aller plus loin
6 émissions sur les préjugés répandus à propos des juifs et du judaïsme, diffusées sur RCF : https://www.rcf.fr/vie-spirituelle/connaitre-le-judaisme?episode=616658